Pourquoi serait-il intéressant de redécouvrir les plantes sauvages ?

Il s’agit bien d’une redécouverte, plus qu’une découverte, puisque nos ancêtres du paléolithique consommaient, comme végétaux alimentaires, exclusivement des plantes sauvages. La domestication de quelques plantes puis leur culture est toute récente. Nos plus lointains ancêtres du genre Homo foulaient déjà le sol de notre bonne vieille Terre il y a 3 millions d’années or ils se sont mis à cultiver il y a seulement 10 000 ans. La transition s’est étalée sur plusieurs millénaires avec des va-et-vient entre les deux modes de subsistance que sont l’agriculture et la cueillette. Ces deux modes ne s’excluant d’ailleurs pas l’un et l’autre car de nombreux groupes humains ont traversé les âges en pratiquant les deux à la fois. On ne peut pas non-plus donner un sens à l’évolution car nous avons de nombreux exemples où des agriculteurs sont redevenus des cueilleurs. Le terme de révolution néolithique, qui sous-entend un phénomène soudain, apparait donc bien mal approprié. L’agriculture ne s’est pas imposée si facilement qu’on le pense généralement. Pendant la majeure partie de son existence, l’homme s’est nourri de plantes sauvages puis de chair animale lorsque les techniques de chasse devinrent performantes. Notre expérience de tous les jours et notre « carcan » culturel, nous empêche de percevoir à quel point l’agriculture est temporellement une petite parenthèse de l’histoire de l’homme ce qui ne l’empêche pas pour autant d’avoir une importance capitale pour notre devenir. Objectivement si on représente les 3 millions d’années de présence humaine sur la Terre par une piste de stade de 400 m, les 10 000 ans d’agriculture ne seraient représentés que par seulement 1,3 m c’est-à-dire environ la distance parcourue en deux pas. L’homme a bel et bien consommé des plantes sauvages durant la presque totalité de son évolution. Autrement dit, via la sélection naturelle, les gènes de l’homme se sont modelés alors qu’il mangeait « sauvage ». Il est donc très rationnel de penser qu’il est, aujourd’hui encore, parfaitement adapté pour une telle nourriture.  10 000 ans, soit un peu plus de 300 générations, semble une durée très courte pour modifier en profondeur un code génétique malgré la coévolution à l’œuvre entre l’homme et ses bactéries (microbiote), son bétail et ses végétaux domestiqués, à commencer par ses céréales. Néanmoins on ne peut pas négliger totalement cette coévolution qui provoque souvent des accélérations dans le rythme des transformations génétiques et puis il ne suffit pas d’avoir les gênes encore faut-il qu’ils s’expriment (épigénétique). Les choses sont donc complexes et cette toute petite période agricole est donc très certainement inscrite dans notre ADN, dans l’expression de nos gènes et dans les symbioses que nous entretenons avec des centaines d’espèces de « microbes » : bactéries et champignons.

L’augmentation progressive dans la ration des hommes du néolithique de graines de céréales domestiquées, en remplacement des anciens apports variés en plantes sauvages, a laissé des traces archéologiques visibles sur les squelettes de ces premiers cultivateurs : ils étaient plus petits de près de 20 cm par rapport aux chasseurs-cueilleurs et des signes de carence apparaissent sur leur squelette. Les premiers cultivateurs se révèlent donc être globalement en moins bonne santé que les chasseurs-cueilleurs de la même époque qui avaient une connaissance très large des différents usages des plantes sauvages. Cette connaissance en matière d’alimentation s’est progressivement perdue au profit d’autres connaissances davantage liées à l’agriculture. Néanmoins, quelques fragments nous sont parvenus par le biais de transmissions orales de génération en génération mais aussi via l’écriture comme le papyrus Ebers datés de 1600 ans avant notre ère. Hyppocrate et Théophraste en Grèce puis Pline l’ancien et Dioscoride à l’époque romaine et plus proche de nous, au Moyen-Age, Hildegarde de Bingen, Cazin au milieu du XIXième siècle ont participé à cette transmission. Au cours du XXième siècle, des médecins comme Henri Leclerc, des botanistes comme Paul-Victor Fournier et enfin de nombreux ethnobotanistes comme Pierre Lieutaghi ou François Couplan, conscients du risque de disparition de ces connaissances sur les usages de notre flore européenne, ont réalisé un travail de collecte en cherchant des informations auprès des derniers détenteurs de ces fragments de savoirs.  En effet, dans des vallées très reculées des montagnes, au climat rude, où l’agriculture pouvait difficilement s’imposer comme unique ressource alimentaire, des hommes ont continué à compléter leur alimentation avec des plantes sauvages pendant l’antiquité, le moyen-âge et même jusqu’au XXième siècle. Ainsi au fin fond de la vallée de la Clarée, il était normal de manger la soupe aux herbes sauvages dans la première moitié du XXième siècle. Il était normal de le faire dans les familles mais il était difficile d’en parler en dehors de ce cercle restreint. Pourquoi ? Et je reprends ici la thèse de François Couplan : parce que depuis fort longtemps, chacun tente d’accéder aux us et coutumes des classes sociales les plus élevées pour acquérir un certain prestige or à la fin du Moyen-Age et au début de la renaissance, la noblesse, classe sociale la plus élevée, ne consomme plus de plantes sauvages, à part peut-être quelques baies et champignons dont la cueillette est restée prestigieuse ou encore quelques fruits exotiques en provenance des terres éloignées récemment découvertes. L’objectif étant de se démarquer du commun des mortels qui complétait alors son alimentation avec des racines, feuilles et fruits sauvages. Les « herbes sauvages » deviennent alors une nourriture réservée aux pauvres et si on en consommait de temps en temps il valait mieux le cacher pour éviter un sentiment de honte. Curieusement, la tendance actuelle est à une sorte d’inversion des valeurs depuis que les plus grandes tables de restaurant remettent au goût du jour les plantes sauvages. Et ce sont les gens appartenant aux classes sociales les plus élevées qui accèdent aujourd’hui à cette nourriture. 

Toujours est-il qu’au cours de cette histoire la transmission des savoirs a été interrompue. Qui sait aujourd’hui reconnaitre une plante comestible commune de notre flore, d’une autre qui lui ressemble et qui serait toxique ? Qui sait aujourd’hui comment cuisiner une plante pour en retirer certains principes toxiques ? Qui sait aujourd’hui soulager quelques petits maux en utilisant des plantes sauvages que l’on croise chaque jour ? 

D’autre part, la qualité nutritionnelle des végétaux domestiqués et cultivés a tendance à baisser que ce soit pour des raisons génétiques, de mode cultural, de récoltes prématurées, sans compter la présence de produits phytosanitaires. Au contraire, les plantes sauvages restent d’excellentes sources nutritionnelles qui ne subissent pas l’inévitable érosion des vertus nutritionnelles de nos plantes domestiquées cultivées industriellement. Sans compter que les herbes sauvages sont, souvent, consommables en tout début de saison, dès la fonte des neiges donc bien avant les plantes domestiquées que l’on cultive habituellement dans un jardin. Lorsqu’on recherche une certaine autonomie, la consommation de jeunes pousses de plantes sauvages pour faire la soudure entre les dernières réserves et les premières récoltes issues de cultures est vraiment intéressante lorsqu’on habite à l’étage montagnard notamment.

Les plantes sauvages possèdent d’indéniables vertus (richesse en vitamines, en minéraux, en protéines équilibrées en acides aminés essentiels et en divers antioxydants) parfois aussi des inconvénients pour nous, les hommes, qui voulons les consommer, avec la présence de facteurs anti-nutritionnels et de substances toxiques. Parfois elles sont désagréables du fait de leur texture, de leur goût mais d’autres fois elles apportent des odeurs et des saveurs surprenantes et inégalables. Je crois qu’il faut avoir conscience de toute cette variété et apprendre à utiliser au mieux toutes les possibilités qui s’offrent à nous, sans peur et sans croyance. Le champ des possibles qui est toujours limité par la culture (le carcan culturel dont nous parlions tout à l’heure) peut s’élargir de nouveau sur la question de l’alimentation car c’est notre intérêt.

En redécouvrant les usages oubliés des plantes sauvages, inévitablement, notre regard sur le monde végétal et sur la vie en général s’en trouve modifié. Quelle meilleure voie peut-on espérer pour remettre l’homme, à sa place, au cœur de la nature ? Ce nouveau positionnement ne favoriserait-il pas l’adoption de comportements permettant de lutter efficacement contre le réchauffement climatique sans aucun ressentiment de frustration ?